Depuis le 14 février et jusqu’au 7 juin 2026, le Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence consacre une grande rétrospective à Roger Edgar Gillet, figure majeure mais longtemps méconnue de la peinture française du XXe siècle. Intitulée La Grande Dérision, cette exposition, organisée en collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Rennes, constitue la première rétrospective d’envergure dédiée à l’artiste depuis sa disparition en 2004
///Chloé Hamon

Né à Paris en 1924, Roger Edgar Gillet se forme à l’école Boulle puis à l’École nationale des arts décoratifs. Très tôt, il développe un goût pour les jeux de matière et le savoir-faire technique. Dans le Paris de l’après-guerre, il s’impose d’abord comme l’un des représentants de l’abstraction lyrique et informelle, soutenu par les critiques Michel Tapié et Charles Estienne. Ses premières œuvres sont marquées par des empâtements épais et des textures mêlant le sable et la colle, l’artiste cherchait à utiliser et à développer tout le caractère expressif de la peinture.

Ensuite Roger Edgar Gillet transforme peu à peu ses toiles abstraites et laisse émerger les figures humaines. Les visages, les regards et les silhouettes semblent alors sortir d’une sorte de magma pictural.

Ce choix audacieux pour la figuration alors que l’abstraction domine la scène artistique et les tendances de l’époque, donne naissance à une œuvre qui se distingue de ses contemporains. Les toiles sont traversées par une tension dramatique où les corps se mêlent et se confondent dans des teintes similaires entre le brun, l’ocre et le noir.

L’artiste revisite tous les motifs, les saints, les juges, les huissiers, le corps des femmes et composent ainsi un théâtre humain bouleversant. Nourri par les maîtres anciens tels que Rembrandt, Goya ou encore Manet, Roger Edgar Gillet détourne les grands genres de la peinture classique pour mieux parler du XXe siècle, de ses violences et de ses fractures. Sa peinture devient une véritable chronique de l’humanité moderne.

L’exposition met également en lumière les dernières décennies de son travail, notamment les séries inspirées par les tempêtes bretonnes après son installation à Saint-Suliac, près de Saint-Malo. Ses dernières peintures se situent entre abstraction et figuration, où le paysage semble fuir sous les coups de pinceaux, « L’important, c’est de perturber le regard », déclarait-il.

Ainsi, avec cette rétrospective, le musée Estrine permet de découvrir ou redécouvrir un artiste inclassable qui traverse les époques donnant à voir des œuvres expressives où le contour de la figure humaine nait de la matérialité d’espaces abstraits.
Légende de l’image mise en avant : Roger Edgar Gillet, Le Harem (Signal), 1969, Huile sur toile, 200 x 300 cm, collection Marie-Claire Bizot de La Béraudière, © Hugard & Vanoverschelde, © Adagp, Paris 2025
