Entretien avec Roberta Molin Corvo, galeriste

Entretien avec Roberta Molin Corvo, galeriste

C’est à Saint-Germain-des-Prés, dans un espace intimiste situé rue des Saints-Pères, que nous reçoit Roberta Molin Corvo. Galeriste depuis près de dix ans, Roberta a commencé sa carrière dans la mode puis a bifurqué vers ce qui la passionne par-dessus tout: le travail avec les artistes. Elle représente aujourd’hui des artistes comme Emanuele Ravagnani, Fabian Albertini, Amanda Valle, Anna Stella Zucconi ou encore Gabriele Dal Dosso. Roberta nous raconte son parcours, son rapport à l’art et au métier de galeriste.

 

/// Alina Roches-Trofimova et Stéphane Gautier

 

Comment fonctionne la galerie Molin Corvo et comment s’est dessinée la ligne directrice?

La ligne directrice de la galerie a toujours été dictée par mes goûts et par la relation que j’ai avec les artistes. Pour l’exposer, j’ai besoin de connaître l’artiste, non seulement d’aimer son art, mais d’avoir un feeling avec lui ou elle. Il y a des artistes que je suis depuis dix ans, depuis leurs études en écoles d’arts. Un galeriste doit sentir les œuvres pour bien les vendre.

Avant, la galerie avait un système de dîners hebdomadaires sur invitation limités à dix personnes. L’affichage des œuvres changeait chaque semaine. En plus des dîners, des rendez-vous étaient pris le weekend. Ça permettait d’instaurer une vraie convivialité et de briser les barrières qui peuvent parfois exister autour de l’art contemporain. Les personnes avaient le temps de s’imprégner des œuvres. C’était un système génial, mais on a arrêté pendant le mouvement des gilets jaunes. Maintenant, nous sommes installés dans ce nouveau lieu, rue des Saints-Pères. Je voulais rester à Saint-Germain car je trouve qu’il y a une belle qualité de galeries dans le quartier. C’est un petit espace, mais il est très intimiste.

Le COVID a été une période compliquée pour des galeries comme la mienne. Beaucoup de plans d’aide ont été faits pour les arts vivants, mais trop peu pour les arts visuels. Maintenant, il faut que les galeries se regroupent et se battent pour être aidées au mieux afin de pouvoir continuer à mener un travail précieux pour l’art contemporain.

 

Quel rapport avez-vous à l’art?

Mon père était photographe, adorait aussi la peinture, il avait fait peindre notre portrait, le mien et celui de ma sœur et aussi la maison de famille. Très jeune, j’ai développé une sensibilité artistique. Je collectionne depuis longtemps, en particulier les bijoux. Vers 15-16 ans, j’adorais déjà les expositions et les galeries, et j’ai tout de suite commencé à acheter. Au début, c’étaient des petites choses faciles à transporter dans les déménagements. Certains des artistes sont aujourd’hui connus, d’autres complètement inconnus, mais j’aime toutes les œuvres que je possède.

L’art, c’est ma vie. Je ne peux pas imaginer une maison sans des choses aux murs ou sans une sculpture. De mon appartement, je pourrai tout abandonner sauf mes œuvres. Je pense que sans les arts, la vie serait ridicule. Et Paris, c’est le centre de tous les arts.

 

Quel a été votre premier choc esthétique?

Jeune, j’étais très attirée par le dessin. Puis, au cours de plusieurs voyages, je suis tombée amoureuse de la peinture. Ça s’est confirmé vers 20 ans: à l’entrée des bureaux de la société où je travaillais à l’époque, il y avait un très grand Schnabel de 3×3 mètres. Ça m’a bouleversée. Mon premier jour de travail, j’ai pensé à ce tableau toute la journée.

 

Pouvez-vous nous parler de votre expérience dans la mode?

J’ai travaillé pour Paris Mode, une émission de Paris Première. Je m’occupais des émissions de 62 minutes à destination de l’Italie et j’y intégrais toujours de l’art. Je faisais des interviews d’artistes, j’allais les rencontrer dans leurs ateliers. Même si j’adore la mode, rencontrer les artistes a toujours été ma passion.

En 2003, j’ai créé PLAY M, un magazine de mode en DVD qui comportait une rubrique art. Par exemple, je demandais aux musées des making off de montages d’expositions, je faisais aussi beaucoup d’interviews. Il y avait également une rubrique mode et une compilation musicale. J’avais appris à tourner et je faisais les montages moi-même. Je voulais innover: à l’époque, c’était l’un des premiers DVD lisibles dans tous les pays et il était double-face avec une partie vidéo et audio et une partie uniquement audio. C’était une aventure passionnante. 

J’ai également participé à la création du Modem, un guide destiné aux professionnels de la mode qui viennent à Paris ou à New York pour la Fashion Week et qui ont besoin de connaître les endroits branchés du moment et l’emplacement des showrooms. J’adore la nouveauté. 

 

Pensez-vous que la mode est un art?

Non. Pour moi, la mode c’est quelque chose qui a marqué la société durablement. Par le vêtement, par l’habit, à l’époque on comprenait d’où tu venais. A une époque, l’habit faisait le moine. On savait à qui on avait affaire. Les gens qui osaient porter des choses qui sortent de l’ordinaire, on pouvait deviner là où ils travaillaient. Aujourd’hui, la mode reflète quelque chose de triste: l’uniformisation. Même les grands défilés sont avant tout de la communication, contrairement à ce qui se faisait avec Galliano ou McQueen qui savaient mettre les défilés en scène comme des pièces de théâtre. Il ne faut pas tout mélanger, les démarches sont différentes et propres aux métiers, même s’il y a des couturiers formidables comme Martin Margiela ou Helmut Lang qui ont basculé vers les arts plastiques. Et justement, si Margiela pensait que la mode est un art, il aurait exposé une veste, mais non, au lieu de ça il a utilisé sa vision artistique pour faire de la sculpture. 

 

Comment s’est fait le passage de la mode aux arts visuels?

J’ai toujours eu plusieurs casquettes: j’ai été journaliste, j’ai aussi travaillé dans la communication, j’ai été consultante pour des marques, j’ai porté des projets. J’adore le challenge. A Paris, j’ai beaucoup travaillé comme correspondante pour des journaux italiens et pour la télévision. De retour en Italie, j’avais toujours mon travail de consultante mais je ne faisais plus de journalisme. C’était le moment de faire ce dont j’avais toujours rêvé: travailler avec les artistes. Avec deux amis, on a fondé une association qui organisait des événements de 12h dans des lieux qui venaient d’être vendus. Avant que le lieu soit rénové ou rasé, on y faisait une exposition. On faisait venir beaucoup de jeunes artistes de toute l’Europe, beaucoup de street art car les lieux se prêtaient à ça. On organisait tout en 48h, puis il y avait un vernissage qui commençait à 16h et la soirée se poursuivait avec des DJ sets toute la nuit. Ensuite, j’ai été agent d’artistes car les artistes qu’on avait exposé m’ont demandé de l’aide. Puis, un ami qui a une marque de vêtements m’a demandé de m’occuper d’un concept de galerie qui liait l’art à la ligne artistique de sa marque. Enfin, il a été temps que j’ouvre ma galerie. Tout s’est fait au fur et à mesure.

 

Paris a-t-elle de suite été une évidence?

Mon coeur est à Paris. J’aime aller en Italie, mais aujourd’hui je me sens parisienne. Je suis née en tant que personne et me suis épanouie ici. On a une chance inouïe à Paris car on a tout: on a du cinéma en V.O. à 10h du matin, des musées, des fondations. Quand je suis arrivée, j’étais éblouie. L’offre culturelle est immense. En Italie, c’est un chemin différent. C’est vrai que le petit village peut être aussi intéressant que la grande ville alors qu’en France presque tout est centralisé à Paris, même s’il y a des festivals, des fondations isolées, etc. En plus, l’Italie est le lieu de l’art ancien alors que Paris est l’une des meilleures places de l’art contemporain.

 

Et pourquoi pas les Etats-Unis?

J’aime beaucoup les Etats-Unis, j’adore New York et surtout Los Angeles, mais je trouve la culture européenne plus riche. Aux Etats-Unis tout est loin, il y a des choses qui se passent, mais il faut entrer dans les bons canaux, les bons réseaux, et ça ne correspond pas vraiment à mon caractère.

 

Que pensez-vous des NFT?

J’adore. J’aime les NFT quand il y a vraiment une recherche esthétique, un travail intéressant. C’est comme quand le street art est entré dans les galeries, sauf qu’ici le métavers remplace la rue.

La France a récemment fait passer une loi qui autorise officiellement à vendre les NFT, mais pour le moment c’est coûteux. Tous les canaux de vente font payer un certificat et l’emplacement. En tant que galeriste, je peux montrer que j’ai des NFT mais je suis obligée de passer par une plateforme externe pour les vendre. Pour que ce soit rentable, l’artiste doit donc vendre en direct. Mais je pense que d’ici peu, il y aura des programmes que les galeries pourront intégrer sur leurs sites pour pouvoir vendre plus facilement. Maintenant, je ne sais pas si moi j’achèterais des NFT. Je voudrais un instrument, ni une télé ni un ordinateur, mais quelque chose de beau pour pouvoir les exposer au mieux. Mais je suis toujours partante pour les challenges technologiques!

 

Roberta Molin Corvo par ©Marc Plantec

 

Visuel de couverture : Roberta Molin Corvo par ©Marc Plantec

 

Galerie Molin Corvo